Transformer le danger en opportunité ? MSCI reporte la radiation des entreprises d'actifs numériques du portefeuille, le cours de Strategy grimpe de 5% après la clôture
Le principal fournisseur mondial d’indices MSCI a annoncé mardi qu’il suspendait temporairement la mise en œuvre d’une proposition susceptible d’exclure les sociétés de trésorerie en actifs numériques de ses indices mondiaux, ce qui permettrait à des sociétés comme Strategy, détenant plus de 60 milliards de dollars en Bitcoin, de rester « temporairement » dans le « club ». Cette décision a immédiatement entraîné une hausse d’environ 5 % du cours de Strategy après la clôture, récupérant ainsi la baisse de la journée. Cette décision a temporairement apaisé les inquiétudes du marché quant à une sortie potentielle de dizaines de milliards de dollars de fonds passifs, mais MSCI a également indiqué qu’il lancerait une révision plus large des « sociétés non opérationnelles », préparant le terrain pour d’éventuels ajustements réglementaires futurs.
La suspension MSCI : une étape dans la lutte pour l’inclusion en indice
Pour les investisseurs suivant de près le croisement entre cryptomonnaies et finance traditionnelle, la controverse sur l’éligibilité des indices MSCI en début 2026 constitue sans doute une lutte intense et tendue. Mardi, cette bataille a connu une étape de pause : MSCI a officiellement déclaré que, pour les sociétés dites de trésorerie en actifs numériques, la méthode de traitement dans ses indices « restera temporairement inchangée ». Cette décision répond directement à une proposition radicale formulée en octobre dernier, qui suggérait d’exclure du MSCI World Investable Market Index (IMI) les sociétés dont plus de 50 % du bilan est constitué d’actifs numériques — appelées DATCOs.
L’origine de cette révision remonte au respect par MSCI de ses principes fondamentaux de composition d’indice. La préoccupation centrale de MSCI est que des sociétés comme Strategy ou BitMine, dont l’activité principale semble davantage relever de fonds d’investissement passifs que d’entreprises opérationnelles traditionnelles, ne remplissent pas les critères d’éligibilité pour une inclusion dans ses principaux indices boursiers. Selon ses règles, une société d’investissement ne peut pas être intégrée à ses indices principaux. En octobre dernier, MSCI avait proposé une règle « à la ligne » : toute société dont plus de 50 % des actifs sont en actifs numériques serait exclue. Ce standard aurait ainsi placé une dizaine de sociétés, dont Strategy, sur la liste potentielle d’exclusion.
La réaction du marché à cette proposition a été immédiate et forte. En tant que plus grand acteur de trésorerie en actifs numériques, Strategy a subi une pression énorme : sa valeur boursière a chuté de près de 60 % en un an. Si MSCI, ou d’autres indices majeurs comme le Nasdaq 100 ou le MSCI USA, devaient exclure Strategy, cela obligerait les ETF et investisseurs institutionnels suivant ces indices à vendre leurs positions. Des analystes de JPMorgan ont estimé qu’une exclusion par MSCI pourrait entraîner une sortie passive pouvant atteindre 2,8 milliards de dollars de Strategy, et si d’autres fournisseurs d’indices emboîtaient le pas, la fuite pourrait être encore plus importante. La nouvelle de la suspension mardi a ainsi fait rebondir le cours de Strategy d’environ 4,36 % après la clôture, inversant une baisse intra-journalière de 4 %, ce qui témoigne d’un soulagement évident du marché.
Cependant, la déclaration de MSCI reste prudente, laissant une marge de manœuvre. Elle précise que « temporairement, pour les sociétés DATCOs identifiées dans la liste préliminaire de MSCI, dont plus de 50 % des actifs sont en actifs numériques, la méthode de traitement dans ses indices restera inchangée ». Les mots « temporairement » et « actuel » indiquent clairement qu’il ne s’agit pas d’une décision définitive, mais d’un arrêt stratégique. MSCI reconnaît qu’il doit poursuivre le dialogue avec les acteurs du marché pour faire la distinction entre sociétés purement d’investissement et celles dont la détention d’actifs numériques fait partie intégrante de leur activité principale. Christopher Harvey, responsable de la stratégie actions et portefeuille chez CIBC Capital Markets, a commenté avec précision : « Ils ont laissé la porte ouverte pour l’instant. Mais MSCI n’a pas fermé la porte définitivement. »
Crise et tournant : un point clé dans la défense de Strategy
Date de la proposition : octobre 2025, lancement de la consultation MSCI pour exclure les DATCOs.
Critère de révision : actifs numériques représentant ≥ 50 % du total des actifs.
Nombre potentiel de sociétés concernées : 39 sociétés classées comme DATCOs, dont 18 sont déjà dans les indices MSCI, susceptibles d’être exclues ; les autres perdraient leur éligibilité future.
Opposition majeure : une lettre de 12 pages signée par Michael Saylor, président de Strategy, dénonçant le standard comme « arbitraire », « trompeur » et « nuisible ».
Risque de sortie de fonds (estimation JPMorgan) : si MSCI exclut Strategy, jusqu’à 2,8 milliards de dollars pourraient sortir de ses fonds passifs.
Réaction immédiate du marché : après l’annonce, le cours de Strategy a augmenté d’environ 5 % après la clôture, récupérant ses pertes intra-journalières.
La survie des DATCOs : outil d’investissement ou société opérationnelle ?
La suspension de MSCI ne résulte pas d’un changement de position, mais de la pression du marché qui a poussé l’institution à faire une pause, afin de réévaluer cette nouvelle catégorie complexe. Dans sa déclaration, MSCI admet que les retours des acteurs du marché « ont mis en évidence les préoccupations des investisseurs institutionnels, selon lesquelles certains DATCOs présentent des caractéristiques similaires à celles des fonds d’investissement ». Mais ils soulignent aussi que classer ces sociétés simplement comme des entités d’investissement serait une approche trop brutale, ignorant la spécificité de leur modèle commercial.
Au cœur de ce débat, le co-fondateur et président de Strategy, Michael Saylor, est devenu le défenseur le plus influent. Dans une longue lettre de contestation de 12 pages adressée à MSCI en décembre dernier, Saylor a construit un argumentaire rigoureux. Il critique d’abord le seuil de 50 %, le qualifiant d’« arbitraire » et soulignant qu’il « traite de manière discriminatoire et unilatérale les activités en actifs numériques ». Il questionne : pourquoi des sociétés détenant des réserves de pétrole, de bois ou d’or dans leur bilan ne seraient-elles pas soumises à un traitement similaire ? Ce contraste met en lumière le fossé entre comptabilité et régulation traditionnelles pour les actifs classiques et les nouveaux actifs numériques.
Ensuite, Saylor insiste sur la « nature opérationnelle » de Strategy. Il considère que l’acquisition, la détention et la sécurisation du Bitcoin relèvent d’une stratégie active et complexe, plutôt que d’un simple investissement passif. Cela inclut le développement de stratégies financières liées à la R&D, la création de logiciels d’entreprise pour le réseau Bitcoin (même si cette activité ne représente qu’une part minime de ses revenus), et la construction d’un écosystème complet autour du Bitcoin. Saylor affirme : « Aucun véhicule passif ou holding ne peut faire ce que nous faisons. La classification dans un indice ne peut pas nous définir. » Son argument vise à déconnecter Strategy du cadre « société d’investissement » pour le repositionner comme une entreprise technologique innovante, avec une stratégie centrée sur le Bitcoin.
Une autre société de trésorerie en actifs numériques, Strive, fondée par l’ancien candidat à la présidence américaine Vivek Ramaswamy, a rejoint la bataille. Dans une lettre ouverte, son président et CEO, Matt Cole, a qualifié la décision de mardi de « grande victoire », surtout dans un contexte où « cela nous désavantage ». La défense collective de ces sociétés envoie un message clair à MSCI et au marché : les DATCOs constituent un modèle commercial unique, inédit, et ne peuvent pas être simplement classés selon les anciennes catégories. La diversité des normes comptables à travers le monde, notamment la comptabilité en juste valeur aux États-Unis, complique également la mise en œuvre d’un seuil mondial unique, qui serait à la fois cohérent et équitable.
Impact sur le marché : un répit à court terme, une incertitude durable
La suspension de MSCI offre à Strategy et à ses semblables un précieux répit, avec un impact immédiat et multi-niveaux. La réaction la plus visible est la hausse du cours. Après une année de baisse continue, toute nouvelle susceptible d’éviter une vente massive passive est perçue comme un signal positif. La hausse de 5 % après la clôture, bien qu’insuffisante pour inverser la tendance longue, indique clairement que l’éligibilité à l’indice est un pilier essentiel pour la valorisation de ces sociétés. Si ce pilier venait à être enlevé, leur cours pourrait subir une décote plus profonde que la valeur nette de leurs actifs en Bitcoin.
Pour les investisseurs détenant ces actions, notamment ceux qui les considèrent comme des « proxy » pour le Bitcoin, cette incertitude à court terme est atténuée. Ils n’ont pas à faire face immédiatement à une vague de ventes non fondamentales provoquée par la restructuration des indices. Cela donne du temps à Strategy, qui peut continuer à raconter son récit, et peut-être ajuster ses activités (même si l’espace est limité) pour mieux différencier sa nature d’entreprise d’investissement. Mais l’ombre à long terme demeure. MSCI a clairement indiqué qu’il lancerait une révision plus large des « sociétés non opérationnelles », ce qui laisse entendre qu’un ensemble de critères plus précis, mais aussi plus stricts, pourrait voir le jour. Les DATCOs resteront probablement une cible prioritaire.
Au-delà de MSCI, cette affaire a une portée plus large pour le marché des actions cryptographiques. Les DATCOs ont été l’un des concepts les plus en vogue sur le marché public, avec des hausses spectaculaires et l’intérêt de nombreux investisseurs célèbres, de Peter Thiel à la famille Trump. Mais avec la correction du marché crypto, la majorité de ces sociétés ont vu leur cours chuter fortement, et beaucoup sont aujourd’hui en dessous de leur valeur en tokens, en situation de « décote nette ». La révision MSCI, quel que soit le résultat, oblige le secteur financier traditionnel à réfléchir sérieusement à la façon de valoriser et de classifier ces entités hybrides. Elle met en lumière le décalage entre le cadre financier existant et la réalité des modèles d’affaires natifs de la cryptosphère.
Pour les investisseurs en indices et produits ETF, la prudence de MSCI maintient le principe de « neutralité d’indice ». Certains critiques craignaient qu’une exclusion précipitée des DATCOs ne déforme le marché et n’établisse un dangereux précédent basé sur la préférence d’actifs plutôt que sur des critères financiers objectifs. La suspension maintient la continuité et la prévisibilité dans la répartition du capital selon les poids actuels. Mais la « révision plus large » à venir, comme une épée de Damoclès, rappelle que la discussion sur la définition de la nature des sociétés n’est pas terminée, et que la refonte des règles pourrait entraîner des changements profonds dans la structure du marché.
Perspectives futures : une révision plus large et le dilemme de la reconnaissance financière des actifs numériques
La déclaration de MSCI mardi n’est pas une fin, mais plutôt un début d’une nouvelle étape. La société annonce qu’elle ouvrira un dialogue plus large sur la gestion des « sociétés non opérationnelles » et pourrait élaborer de nouvelles « normes d’évaluation », par exemple basées sur les états financiers ou d’autres indicateurs, pour déterminer si une DATCO est éligible ou non. Cela élargit la problématique : il ne s’agit plus seulement de cryptomonnaies, mais de toutes ces entités dont l’activité principale semble non opérationnelle, orientée vers la détention d’actifs. Les DATCOs ne sont qu’un sous-ensemble de ce défi plus vaste.
Cela laisse présager que, dans le futur, MSCI et ses concurrents pourraient collaborer pour développer un nouveau cadre de classification et de filtrage. Ce cadre pourrait ne plus s’appuyer uniquement sur un seuil d’actifs numériques, mais prendre en compte plusieurs facteurs : sources de revenus, liquidité des actifs, stratégie déclarée par la direction, et si la détention d’actifs sert un objectif opérationnel clair. Par exemple, une société qui détient de l’or comme matière première pour la fabrication de bijoux, versus une société qui se contente d’un ETF or, devraient être traitées différemment. La logique sera probablement appliquée pour différencier « entreprises utilisant le Bitcoin comme réserve stratégique » et « fonds thématiques Bitcoin ».
Ce débat touche au cœur du statut des actifs numériques dans la finance traditionnelle. Le Bitcoin est-il une « marchandise numérique » stockable, ou un « produit d’investissement financier » ? Si c’est la première option, alors les sociétés qui en détiennent massivement pourraient être assimilées à des ressources naturelles ; si c’est la seconde, elles relèveraient indiscutablement de la catégorie des sociétés d’investissement. La confusion actuelle des normes comptables mondiales (les États-Unis permettant la valorisation à la juste valeur, d’autres régions exigeant une comptabilisation au coût ou à la valeur de marché) complique encore la classification. La prudence de MSCI reflète cette crise macro, qui se manifeste dans la microstructure des indices.
Pour les DATCOs eux-mêmes, l’avenir semble clair : ils doivent prouver qu’ils ne sont pas simplement une façade transparente pour leurs actifs cryptographiques sous-jacents. Cela implique de développer des activités opérationnelles réellement indépendantes, générant des flux de trésorerie, ou de bâtir un écosystème de services à valeur ajoutée indiscutablement lié à la cryptomonnaie. Sinon, lors de la prochaine révision des règles d’indice, ils risquent d’être reclassés et exclus à nouveau. Michael Saylor et ses pairs ont remporté la première manche, mais le règlement du jeu pourrait changer, et ils doivent se préparer à s’adapter.
Qu’est-ce qu’une société de trésorerie en actifs numériques ?
Les sociétés de trésorerie en actifs numériques désignent généralement des sociétés cotées qui détiennent en bilan une quantité importante de cryptomonnaies (principalement du Bitcoin, puis de l’Ethereum), en tant qu’actifs principaux. Leur modèle commercial a connu une transformation fondamentale : d’entreprises classiques de produits ou services, elles sont devenues des entités qui allouent massivement leur capital à des actifs numériques, dans l’espoir d’accroître leur valeur, tout en se positionnant souvent comme des « proxies » pour les investisseurs souhaitant accéder à ces actifs via des actions.
L’exemple emblématique est Strategy. Originellement une société de logiciels d’entreprise, elle a commencé dès 2020 à convertir massivement ses réserves de trésorerie en Bitcoin, dont la valeur dépasse aujourd’hui celle de ses activités traditionnelles. D’autres sociétés ont suivi, formant ce qu’on appelle le groupe des « DATCOs ». Leur performance boursière est fortement corrélée au prix du Bitcoin, mais leur volatilité est souvent plus grande, et leur valorisation peut présenter des écarts par rapport à la valeur nette de leurs actifs en Bitcoin, en fonction de leur structure, de leur coût de financement et de leur stratégie de gestion. Investir dans ces sociétés revient à miser sur « Bitcoin + gestion stratégique », avec un profil de risque et de rendement différent de celui d’un simple achat de cryptomonnaies ou d’un fonds classique.
L’essor, la frénésie et la correction des DATCOs
Phase de création (2020-2021) : Strategy annonce qu’elle détient principalement du Bitcoin pour se couvrir contre l’inflation monétaire. Ce mouvement, d’abord perçu comme une innovation, a été suivi par une hausse spectaculaire de son cours, avec une croissance de plus de 3 500 % à son pic, prouvant la puissance de cette stratégie.
Phase de mimétisme et de frénésie (2021-2022) : Le succès de Strategy a déclenché une vague d’imitation. De nombreuses PME cotées ont annoncé l’achat de Bitcoin, certaines levant des fonds par dette ou émission d’actions pour en acheter. Les DATCOs sont devenus un sujet très en vogue, attirant des flux spéculatifs massifs, et leur valorisation s’est fortement éloignée de leurs fondamentaux opérationnels, uniquement portée par la narration Bitcoin et l’euphorie du marché.
Phase de correction (2022-2025) : La chute du marché crypto, avec la baisse du Bitcoin depuis ses sommets, a fortement impacté ces sociétés. Beaucoup ont vu leur capitalisation boursière tomber en dessous de leur valeur en tokens, avec des décotes importantes. La prudence s’est installée, et la viabilité de leur modèle a été remise en question.
Crise d’identité et intégration financière (2025 à aujourd’hui) : La stabilisation du marché et l’émergence d’ETF Bitcoin spot ont remis en cause leur légitimité. La révision MSCI sur leur statut marque une étape majeure, obligeant ces entités à se repositionner ou à risquer la marginalisation. La question centrale reste leur identité : outil d’investissement ou société opérationnelle ?
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Transformer le danger en opportunité ? MSCI reporte la radiation des entreprises d'actifs numériques du portefeuille, le cours de Strategy grimpe de 5% après la clôture
Le principal fournisseur mondial d’indices MSCI a annoncé mardi qu’il suspendait temporairement la mise en œuvre d’une proposition susceptible d’exclure les sociétés de trésorerie en actifs numériques de ses indices mondiaux, ce qui permettrait à des sociétés comme Strategy, détenant plus de 60 milliards de dollars en Bitcoin, de rester « temporairement » dans le « club ». Cette décision a immédiatement entraîné une hausse d’environ 5 % du cours de Strategy après la clôture, récupérant ainsi la baisse de la journée. Cette décision a temporairement apaisé les inquiétudes du marché quant à une sortie potentielle de dizaines de milliards de dollars de fonds passifs, mais MSCI a également indiqué qu’il lancerait une révision plus large des « sociétés non opérationnelles », préparant le terrain pour d’éventuels ajustements réglementaires futurs.
La suspension MSCI : une étape dans la lutte pour l’inclusion en indice
Pour les investisseurs suivant de près le croisement entre cryptomonnaies et finance traditionnelle, la controverse sur l’éligibilité des indices MSCI en début 2026 constitue sans doute une lutte intense et tendue. Mardi, cette bataille a connu une étape de pause : MSCI a officiellement déclaré que, pour les sociétés dites de trésorerie en actifs numériques, la méthode de traitement dans ses indices « restera temporairement inchangée ». Cette décision répond directement à une proposition radicale formulée en octobre dernier, qui suggérait d’exclure du MSCI World Investable Market Index (IMI) les sociétés dont plus de 50 % du bilan est constitué d’actifs numériques — appelées DATCOs.
L’origine de cette révision remonte au respect par MSCI de ses principes fondamentaux de composition d’indice. La préoccupation centrale de MSCI est que des sociétés comme Strategy ou BitMine, dont l’activité principale semble davantage relever de fonds d’investissement passifs que d’entreprises opérationnelles traditionnelles, ne remplissent pas les critères d’éligibilité pour une inclusion dans ses principaux indices boursiers. Selon ses règles, une société d’investissement ne peut pas être intégrée à ses indices principaux. En octobre dernier, MSCI avait proposé une règle « à la ligne » : toute société dont plus de 50 % des actifs sont en actifs numériques serait exclue. Ce standard aurait ainsi placé une dizaine de sociétés, dont Strategy, sur la liste potentielle d’exclusion.
La réaction du marché à cette proposition a été immédiate et forte. En tant que plus grand acteur de trésorerie en actifs numériques, Strategy a subi une pression énorme : sa valeur boursière a chuté de près de 60 % en un an. Si MSCI, ou d’autres indices majeurs comme le Nasdaq 100 ou le MSCI USA, devaient exclure Strategy, cela obligerait les ETF et investisseurs institutionnels suivant ces indices à vendre leurs positions. Des analystes de JPMorgan ont estimé qu’une exclusion par MSCI pourrait entraîner une sortie passive pouvant atteindre 2,8 milliards de dollars de Strategy, et si d’autres fournisseurs d’indices emboîtaient le pas, la fuite pourrait être encore plus importante. La nouvelle de la suspension mardi a ainsi fait rebondir le cours de Strategy d’environ 4,36 % après la clôture, inversant une baisse intra-journalière de 4 %, ce qui témoigne d’un soulagement évident du marché.
Cependant, la déclaration de MSCI reste prudente, laissant une marge de manœuvre. Elle précise que « temporairement, pour les sociétés DATCOs identifiées dans la liste préliminaire de MSCI, dont plus de 50 % des actifs sont en actifs numériques, la méthode de traitement dans ses indices restera inchangée ». Les mots « temporairement » et « actuel » indiquent clairement qu’il ne s’agit pas d’une décision définitive, mais d’un arrêt stratégique. MSCI reconnaît qu’il doit poursuivre le dialogue avec les acteurs du marché pour faire la distinction entre sociétés purement d’investissement et celles dont la détention d’actifs numériques fait partie intégrante de leur activité principale. Christopher Harvey, responsable de la stratégie actions et portefeuille chez CIBC Capital Markets, a commenté avec précision : « Ils ont laissé la porte ouverte pour l’instant. Mais MSCI n’a pas fermé la porte définitivement. »
Crise et tournant : un point clé dans la défense de Strategy
La survie des DATCOs : outil d’investissement ou société opérationnelle ?
La suspension de MSCI ne résulte pas d’un changement de position, mais de la pression du marché qui a poussé l’institution à faire une pause, afin de réévaluer cette nouvelle catégorie complexe. Dans sa déclaration, MSCI admet que les retours des acteurs du marché « ont mis en évidence les préoccupations des investisseurs institutionnels, selon lesquelles certains DATCOs présentent des caractéristiques similaires à celles des fonds d’investissement ». Mais ils soulignent aussi que classer ces sociétés simplement comme des entités d’investissement serait une approche trop brutale, ignorant la spécificité de leur modèle commercial.
Au cœur de ce débat, le co-fondateur et président de Strategy, Michael Saylor, est devenu le défenseur le plus influent. Dans une longue lettre de contestation de 12 pages adressée à MSCI en décembre dernier, Saylor a construit un argumentaire rigoureux. Il critique d’abord le seuil de 50 %, le qualifiant d’« arbitraire » et soulignant qu’il « traite de manière discriminatoire et unilatérale les activités en actifs numériques ». Il questionne : pourquoi des sociétés détenant des réserves de pétrole, de bois ou d’or dans leur bilan ne seraient-elles pas soumises à un traitement similaire ? Ce contraste met en lumière le fossé entre comptabilité et régulation traditionnelles pour les actifs classiques et les nouveaux actifs numériques.
Ensuite, Saylor insiste sur la « nature opérationnelle » de Strategy. Il considère que l’acquisition, la détention et la sécurisation du Bitcoin relèvent d’une stratégie active et complexe, plutôt que d’un simple investissement passif. Cela inclut le développement de stratégies financières liées à la R&D, la création de logiciels d’entreprise pour le réseau Bitcoin (même si cette activité ne représente qu’une part minime de ses revenus), et la construction d’un écosystème complet autour du Bitcoin. Saylor affirme : « Aucun véhicule passif ou holding ne peut faire ce que nous faisons. La classification dans un indice ne peut pas nous définir. » Son argument vise à déconnecter Strategy du cadre « société d’investissement » pour le repositionner comme une entreprise technologique innovante, avec une stratégie centrée sur le Bitcoin.
Une autre société de trésorerie en actifs numériques, Strive, fondée par l’ancien candidat à la présidence américaine Vivek Ramaswamy, a rejoint la bataille. Dans une lettre ouverte, son président et CEO, Matt Cole, a qualifié la décision de mardi de « grande victoire », surtout dans un contexte où « cela nous désavantage ». La défense collective de ces sociétés envoie un message clair à MSCI et au marché : les DATCOs constituent un modèle commercial unique, inédit, et ne peuvent pas être simplement classés selon les anciennes catégories. La diversité des normes comptables à travers le monde, notamment la comptabilité en juste valeur aux États-Unis, complique également la mise en œuvre d’un seuil mondial unique, qui serait à la fois cohérent et équitable.
Impact sur le marché : un répit à court terme, une incertitude durable
La suspension de MSCI offre à Strategy et à ses semblables un précieux répit, avec un impact immédiat et multi-niveaux. La réaction la plus visible est la hausse du cours. Après une année de baisse continue, toute nouvelle susceptible d’éviter une vente massive passive est perçue comme un signal positif. La hausse de 5 % après la clôture, bien qu’insuffisante pour inverser la tendance longue, indique clairement que l’éligibilité à l’indice est un pilier essentiel pour la valorisation de ces sociétés. Si ce pilier venait à être enlevé, leur cours pourrait subir une décote plus profonde que la valeur nette de leurs actifs en Bitcoin.
Pour les investisseurs détenant ces actions, notamment ceux qui les considèrent comme des « proxy » pour le Bitcoin, cette incertitude à court terme est atténuée. Ils n’ont pas à faire face immédiatement à une vague de ventes non fondamentales provoquée par la restructuration des indices. Cela donne du temps à Strategy, qui peut continuer à raconter son récit, et peut-être ajuster ses activités (même si l’espace est limité) pour mieux différencier sa nature d’entreprise d’investissement. Mais l’ombre à long terme demeure. MSCI a clairement indiqué qu’il lancerait une révision plus large des « sociétés non opérationnelles », ce qui laisse entendre qu’un ensemble de critères plus précis, mais aussi plus stricts, pourrait voir le jour. Les DATCOs resteront probablement une cible prioritaire.
Au-delà de MSCI, cette affaire a une portée plus large pour le marché des actions cryptographiques. Les DATCOs ont été l’un des concepts les plus en vogue sur le marché public, avec des hausses spectaculaires et l’intérêt de nombreux investisseurs célèbres, de Peter Thiel à la famille Trump. Mais avec la correction du marché crypto, la majorité de ces sociétés ont vu leur cours chuter fortement, et beaucoup sont aujourd’hui en dessous de leur valeur en tokens, en situation de « décote nette ». La révision MSCI, quel que soit le résultat, oblige le secteur financier traditionnel à réfléchir sérieusement à la façon de valoriser et de classifier ces entités hybrides. Elle met en lumière le décalage entre le cadre financier existant et la réalité des modèles d’affaires natifs de la cryptosphère.
Pour les investisseurs en indices et produits ETF, la prudence de MSCI maintient le principe de « neutralité d’indice ». Certains critiques craignaient qu’une exclusion précipitée des DATCOs ne déforme le marché et n’établisse un dangereux précédent basé sur la préférence d’actifs plutôt que sur des critères financiers objectifs. La suspension maintient la continuité et la prévisibilité dans la répartition du capital selon les poids actuels. Mais la « révision plus large » à venir, comme une épée de Damoclès, rappelle que la discussion sur la définition de la nature des sociétés n’est pas terminée, et que la refonte des règles pourrait entraîner des changements profonds dans la structure du marché.
Perspectives futures : une révision plus large et le dilemme de la reconnaissance financière des actifs numériques
La déclaration de MSCI mardi n’est pas une fin, mais plutôt un début d’une nouvelle étape. La société annonce qu’elle ouvrira un dialogue plus large sur la gestion des « sociétés non opérationnelles » et pourrait élaborer de nouvelles « normes d’évaluation », par exemple basées sur les états financiers ou d’autres indicateurs, pour déterminer si une DATCO est éligible ou non. Cela élargit la problématique : il ne s’agit plus seulement de cryptomonnaies, mais de toutes ces entités dont l’activité principale semble non opérationnelle, orientée vers la détention d’actifs. Les DATCOs ne sont qu’un sous-ensemble de ce défi plus vaste.
Cela laisse présager que, dans le futur, MSCI et ses concurrents pourraient collaborer pour développer un nouveau cadre de classification et de filtrage. Ce cadre pourrait ne plus s’appuyer uniquement sur un seuil d’actifs numériques, mais prendre en compte plusieurs facteurs : sources de revenus, liquidité des actifs, stratégie déclarée par la direction, et si la détention d’actifs sert un objectif opérationnel clair. Par exemple, une société qui détient de l’or comme matière première pour la fabrication de bijoux, versus une société qui se contente d’un ETF or, devraient être traitées différemment. La logique sera probablement appliquée pour différencier « entreprises utilisant le Bitcoin comme réserve stratégique » et « fonds thématiques Bitcoin ».
Ce débat touche au cœur du statut des actifs numériques dans la finance traditionnelle. Le Bitcoin est-il une « marchandise numérique » stockable, ou un « produit d’investissement financier » ? Si c’est la première option, alors les sociétés qui en détiennent massivement pourraient être assimilées à des ressources naturelles ; si c’est la seconde, elles relèveraient indiscutablement de la catégorie des sociétés d’investissement. La confusion actuelle des normes comptables mondiales (les États-Unis permettant la valorisation à la juste valeur, d’autres régions exigeant une comptabilisation au coût ou à la valeur de marché) complique encore la classification. La prudence de MSCI reflète cette crise macro, qui se manifeste dans la microstructure des indices.
Pour les DATCOs eux-mêmes, l’avenir semble clair : ils doivent prouver qu’ils ne sont pas simplement une façade transparente pour leurs actifs cryptographiques sous-jacents. Cela implique de développer des activités opérationnelles réellement indépendantes, générant des flux de trésorerie, ou de bâtir un écosystème de services à valeur ajoutée indiscutablement lié à la cryptomonnaie. Sinon, lors de la prochaine révision des règles d’indice, ils risquent d’être reclassés et exclus à nouveau. Michael Saylor et ses pairs ont remporté la première manche, mais le règlement du jeu pourrait changer, et ils doivent se préparer à s’adapter.
Qu’est-ce qu’une société de trésorerie en actifs numériques ?
Les sociétés de trésorerie en actifs numériques désignent généralement des sociétés cotées qui détiennent en bilan une quantité importante de cryptomonnaies (principalement du Bitcoin, puis de l’Ethereum), en tant qu’actifs principaux. Leur modèle commercial a connu une transformation fondamentale : d’entreprises classiques de produits ou services, elles sont devenues des entités qui allouent massivement leur capital à des actifs numériques, dans l’espoir d’accroître leur valeur, tout en se positionnant souvent comme des « proxies » pour les investisseurs souhaitant accéder à ces actifs via des actions.
L’exemple emblématique est Strategy. Originellement une société de logiciels d’entreprise, elle a commencé dès 2020 à convertir massivement ses réserves de trésorerie en Bitcoin, dont la valeur dépasse aujourd’hui celle de ses activités traditionnelles. D’autres sociétés ont suivi, formant ce qu’on appelle le groupe des « DATCOs ». Leur performance boursière est fortement corrélée au prix du Bitcoin, mais leur volatilité est souvent plus grande, et leur valorisation peut présenter des écarts par rapport à la valeur nette de leurs actifs en Bitcoin, en fonction de leur structure, de leur coût de financement et de leur stratégie de gestion. Investir dans ces sociétés revient à miser sur « Bitcoin + gestion stratégique », avec un profil de risque et de rendement différent de celui d’un simple achat de cryptomonnaies ou d’un fonds classique.
L’essor, la frénésie et la correction des DATCOs